Dynamisme écologique et chasse aux oies à la Baie James Eeyou Istchee

Les chasseurs Cris (Eeyou) de Wemindji, et ailleurs le long de la côte du côté ouest de la Baie James, ont depuis plusieurs années, remarqué que les oies, particulièrement les Bernaches du Canada, se comportent différement durant leurs passages printaniers et automnaux dans la région. Ces changements nuisent grandemment aux taux de succès de cette chasse importante.

Au cours de mes visites à Wemindji commençant en 2003, dans le cadre des travaux d'exploration concernant ce qui allait éventuellement devenir l'aire protégée projetée Paakumshumwaau-Maatuskaau, [1], nombreux chasseurs étaient enthousiastes à l'idée de discuter des oies, et de leur changement de comportement, de manière approfondie. À la suggestion de ceux-ci, j'ai développé un projet de recherche ayant pour objectif de documenter les observations à ce sujet, tout en explorant ce que l'on pouvait y apprendre du point de vue des sciences sociales de l'environnement. Ce projet était sous la direction de Fikret Berkes à l'Université du Manitoba, qui avait depuis longtemps mené des études semblables dans la région (et à partir desquels il a fait une contribution hors pair à ce champs d'étude).

De 2006 à 2007, j'ai interviewé plusieurs chasseurs à Wemindji et je les ai accompagnés dans leurs activités de chasse et de pêche. Au travers de ces activités j'ai cherché à mieux comprendre la façon dont la chasse aux oies est habituellement pratiquée par ces chasseurs, les changements qui l'affectent, et leur interprétation et réponse à ces changements.

En résumé, cette étude a démontré que la chasse aux oies pratiquée à Wemindji est attentive et s'adapte aux micro-changements observés d'heure en heure, de jour en jour, de semaine en semaine et au cours de mois, saisons et années. Par exemple, les chasseurs coordonnent leurs efforts et privilégieront une méthode ou une autre, ou un site plutôt qu'un autre, en fonction de nombreux facteurs incluent la nature des allées et venues des groupes d'oies, leurs activités, la taille de leur groupe, la direction et la vitesse du vent, et les efforts récents de chasse dans les environs. Ce dynamisme, et les processus culturels sous-jacent, avaient été discutés en détail par Colin Scott (1983, 1996) et aussi par Fikret Berkes (1982, 2019), mes deux principaux mentors académiques dans ce travail.

À ces descriptions de la chasse telle que pratiquée habituellement, les chasseurs ont apporté des mises-à-jour importantes. Premièrement, l'amplitude des variations de la distribution des oies en est venue à dépasser l'adaptabilité conférée par les pratiques traditionnelles. Attendre plusieurs jours, ou alterner d'un site à l'autre à l'intérieur d'un territoire donné de quelques dizaines de kilomètres carrées) est maintenant insuffisant pour compenser l'effet de la variabilité migratoire sur le succès de la chasse. 

Deuxièmement, la flexibilité des chasseurs est elle-même réduite. Dans bien des cas, leur emploi du temps n'est plus le même qu'auparavant, avec les emplois et l'école au village et la période limitée et prédéterminée pour la chasse (goose break). La mobilité en est affectée : il devient difficile de se rendre à son camp en motoneige à une date précise si la glace sur les plans d'eau ne le permet pas. Et il est difficile de retourner au village par bateau à une date précise si la baie est toujours englacée à la date prévue pour le retour. Selon plusieurs chasseurs, cette flexibilité réduite invite des pratiques qui à leur tour ont des impacts négatifs sur le comportement des oies, leur causant d'éviter les sites. Par exemple, l'usage d'hélicoptères pour atteindre ou quitter les camps au début ou à la fin de la période de chasse, contribue à effrayer davantage les oies, diminuant d'avantage les chances de succès de chaque sortie de chasse. Ou encore, les contraintes de déplacements à l'intérieur d'un territoire donné, causées par l'absence ou la présence de glace continue ou plan d'eau ouvert à un moment donné, ont pour effet de concentrer plutôt que diffuser les efforts de chasse à des endroits spécifiques. Les oies, en contrepartie, apprendraient plus rapidement à éviter ces sites surutilisés, diminuant ainsi davantage la probabilité de succès de la chasse à cet endroit donné.

L'analyse des propos recueillis au cours de mes échanges prolongés avec plus d'une douzaine de chasseurs m'a permis d'évaluer comment ceux-ci interprétaient ces changements et leurs interactions, et la façon dont cette interprétation informe les pratiques d'adaptation. Un des principaux arguments issus de cette analyse était que les chasseurs développent, collectivement, une vision d'ensemble de grande nombre d'explications, qu'ils jugent plausibles, mais non nécessairement confirmées, et tout au plus, partielles, des processus sociaux et écologiques affectant cette chasse. Cette vision d'ensemble est à la base de pratique d'adaptation dont le succès est constamment réévalué et discuté entre eux. Par exemple, déplacer les efforts de chasse le long de la route de la Baie James, plutôt que le long de la côte, permet d'aller rencontrer les oies aux endroits où elles ont maintenant tendance à passer, d'autant plus que l'usage de véhicules routiers est moins affecté par les aléas météorologiques que celui des canots ou motoneiges.

Retour sur cette étude, 2019

J'ai récemment revisité cette étude datant de plus de dix ans dans le cadre de la rédaction d'un chapitre d'ouvrage collectif portant sur le projet (Partnerships, Politics and Perspectives: Protected Area Creation in Wemindji Cree Territory, UBC Press, à paraître). Bien que mon co-auteur et moi avons choisi de laisser cette étude plus ou moins dans sa forme originale, retourner à ce texte m'a amené à formuler quelques questions et commentaires dont la mention n'est probablement pertinente qu'ici.

«  TEK »

Premièrement, que dire de la progression de cette notion de savoir autochtones (indigenous knowledge, traditional ecological knowledge, etc.) dans les discours officiels depuis les années 1980, 1990? Anthropologues et scientifiques "occidentaux" avaient longuement parlé et documenté les connaissances autochtones dans les régions éloignées et les colonies. L'ethnoécologie, notamment concernant la faune et la flore, a longtemps documenté les taxonomies des peuples qu'elle percevait aussi curieux que primitifs. Mais l'idée que ces connaissances puissent informer une compréhension et des pratiques environnementales contemporaines est longtemps demeurée une notion obscure et difficile à accepter par de nombreux chercheurs non-autochtones, représentants gouvernementaux et autres. Ce qui est à mon avis fascinant est la rapidité à laquelle cette notion est passée de quelque chose de pratiquement risible à une catégorie d'objet spécifique, de surcroit une catégorie qu'on cherche à intégrer dans les cadres de gestion technocratiques.

Après de nombreuses années à suivre les travaux des chercheurs étudiant ce type de questions, et m'intéressant surtout aux implications politiques de ces questions, je reviens pratiquement toujours à l'un des premiers articles scientifiques que j'avais lu sur le sujet : Agrawal, 1995, Dismantling the Divide Between Indigenous and Scientific Knowledge. Cet article a connu un succès phénoménal, si on en juge le nombre extraordinaire de fois où il a été cité. Mais les interlocuteurs de cet article étant pour la plupart investis d'une manière ou d'une autre dans le champ de recherche sur le savoir traditionnel écologique" (incluant moi-même à l'époque), j'ai souvent l'impression que bon nombre d'entre eux préferaient en tirer comme conclusion qu'il fallait chercher à mettre sur un pied d'égalité les différentes formes de savoir. L'argument d'Agrawal sur la dubitabilité de la distinction elle-même fut dans bien des cas, mise de côté. Maintenant que je côtoie dans mon travail des fonctionnaires attirés par cette notion systèmes de savoirs (knowledge systems), souvent perçus comme quasi- solipsisme, hésitant entre les intégrer ou encore les laisser distincts, et ce, bien sûr, par un processus apolitique de gestion technocrate, l'importance et la simplicité de cette argument d'Agrawal que les formes de savoirs ne peuvent pas être catégorisées et analyseés de manières distinctes m'apparait de plus en plus évidente.

En résumé, les processus socio-culturels à la base de l'appréhension d’un monde n'existent bien sûr pas en isolation des pratiques données, et ces pratiques, tant historiques que contemporaines, vont varier d'un groupe à un autre, menant à des divers ensembles de connaissance et divers assemblages de façons de voir et de faire. Mais l'idée que les savoirs et connaissances établies par ces processus pourrait mener à des ensembles distincts, de "systèmes", n'est pas soutenable. Elle ne peut exister que dans une vision essentialiste des groupes culturels, que celle-ci soit sympathique où non quant à l'idée de la valeur de ces savoirs. Ce n'est pas dire que des personnes autochtones n'auront pas des perspectives différentes que les personnes non-autochtones sur un sujet donné. Mais il n'en demeure pas moins que séparer les connaissances des perspectives qu'elles informent n'est pas viable, ou pertinent. L'idée que ces perspectives ne peuvent pas être échangées ne l'est pas plus. C'est plus simple que ça. Comme l'écrivait Agrawal il y a près de 25 ans, la distinction en est une de pouvoir. En résumé, si on veut que des savoirs autochtones soient pris en compte dans l'analyse ou dans la prise de décision, on n'a qu'à d'avoir des personnes autochtones à la table, et que ces derniers soient, politiquement, en mesure de faire valoir leurs visions et intérêts. Les questions épistémologiques concernant cette dynamique ne sont pas sans intérêt, mais il est peu probable que l'exploration de ce type de questions académiques en soi favorise la résolution des écarts de pouvoir qui sont à la base de l'exclusion de certains savoirs au détriment des autres. La tendance chez les fonctionnaires et chercheurs de préférer les approches techniques pour la résolution de problèmes politiques y est sûrement pour quelque chose (cf. un autre classique anthropologique des années 1990 : The Anti-Politics Machine de James Ferguson.)      

Et les changements climatiques ?

Les modifications du parcours et du calendrier migratoire sont-elles causées par le changement climatique? Je ne le sais pas. Rien n'indique que le climat en soi est un facteur prépondérant dans cette transformation écologique observée au long des dernières décennies. Les analyses apportées par les chasseurs mentionnent que la glace est souvent inadéquate pour permettre les déplacements nécessaires à l'accès des sites de chasse, ou que la température ne favorise pas le séjour allongé des oies qui est habituellement propice à une chasse fructueuse. Il est difficile, à mon avis, de déterminer si les fluctuations météorologiques observées sont fondamentalement hors de l'ordinaire et, advenant que ce soit le cas, que ces variations aient été la cause principale des changements dans l'itinéraire des oies.

Cette étude et les publications qui l'ont suivi ont fait partie d'une convergence de recherche soulignant le potentiel des perspectives des Premières Nations et Inuit pour la compréhension des changements climatiques et de leur impacts sociaux dans les régions nordiques. Cela dit, présenter cette étude ou les études similaires comme une documentation des effets du changement climatique impose un cadre d'analyse qui est trop restreint et minimise la richesse de la compréhension exprimée par les chasseurs au cours des conversations au sujet de la chasse aux oies. Ceci invite deux possibilités, deux approches, concernant le rôle de ces savoirs dans la réponse aux changements climatiques. De l'une, l'inclusion de données spécifiques tirées de ces observations d'ordre générale pour répondre à des questions précises mais probablement exogènes au contexte où ces observations furent produites. De l'autre, une approche favoriserant des projets de recherches dont la question et les méthodes émergent directement du contexte donné. Je suis d'avis que dans le plupart des cas seul la deuxième option soit pertinente. Et dans ce cas, on revient au point mentionnée plus haut : il faut avant tout, davantage de chercheurs issus des communautés et des cultures en question, et qui ont un intérêt et un connaisance marquée des questions à poser et du type des réponses qui seraient pertinents, et qui ont les moyens de bien définir et de mettre en œuvre ces études. 

[1] Une collaboration entre la Première Nation de Wemindji et un groupe d'universitaires principalement affiliés à l'université McGill, mené par l'anthropologue Colin Scott et le chef de Wemindji, Rodney Mark.

Voir:

Local knowledge and changing subsistence strategies in James Bay, Canada. D.G. Bates and J. Tucker, eds. Human Ecology: Contemporary Research and Practice, Springer, 2010, avec Fikret Berkes. [Springer]

Local knowledge, subsistence harvests, and social-ecological complexity in James Bay. Human Ecology 37: 533-545, 2009, avec Fikret Berkes. [Résumé] [Springer] [PDF]

Variability, Change and Continuity in Social-Ecological Systems: Insights from James Bay Cree Cultural Ecology. Mémoire de maîtrise, gestion des ressources naturelles, Université du Manitoba, 2008. [Résumé]